HistoireS de Savoie

HistoireS de SavoiE - Numéro 22

Éd(h)istorial

Éd(h)istorial

« Le destin bat les cartes et nous jouons » (Arthur Schopenhauer, philosophe [Dantzig 1788 - Francfort-sur-le-Main 1860], recueil Parerga und paralipomena [Accessoires et restes en grec] paru en 1851).

Premier parmi les journalistes nationaux à relayer courant juin 1943 l'inquiétude d'habitants de Tignes confrontés à un projet de barrage hydroélectrique dont la retenue menaçait de submerger leur centre-village séculaire [lire page 56], le reporter André du Bief, du quotidien Le Matin de Paris, pensait avoir partie gagnée en se prêtant durant la Seconde Guerre mondiale au jeu de l'envahisseur allemand, à savoir celui de la Collaboration. Le destin ayant rebattu les cartes, il se retrouva sans atout à la Libération, en fut contraint de fuir la France et de se réfugier à Lausanne et à l'entour. Après que l'Épuration se fut apaisée, il se présenta fin 1952 au poste frontalier de Gaillard-Moëllesulaz près d'Annemasse, où des policiers français l'appréhendèrent. Du Bief ignorait qu'à proximité, bordant le Foron, une rivière franco-suisse, se tenait —et se tient toujours— une maisonnette depuis laquelle sa propriétaire Irène Gubier, une dame de cœur, permettait notamment à des Juifs de franchir la frontière et de se réfugier dans la Confédération, échappant ainsi à la vindicte des nazis et de leurs séides vichyssois.

Des Juifs que Le Matin dardera de ses piques pendant quatre ans ; dès son numéro du 2 octobre 1940, il félicitait « les autorités occupantes » de commencer à brimer des hommes et des femmes qui « se montraient particulièrement arrogants » et « semblaient n'avoir aucune conscience de leurs lourdes responsabilités dans les événements qui ont conduit la France à la catastrophe », c'est-à-dire la défaite essuyée en mai-juin 1940 contre le IIIe Reich. Irène Gubier, arrêtée par la Gestapo début 1944 pour actes de Résistance, fut déportée à Ravensbrück, un Konzentrationslager réservé aux femmes ; elle en réchappa ; sa vie s'acheva le 26 avril 1995 à l'hôpital d'Annemasse/Ambilly ; elle avait 97 ans.

Un carré d'as. Soit les quatre fils du roi Victor-Amédée III ayant précédé Charles-Félix à la naissance et qui le devançaient par conséquent dans l'ordre de succession au trône de Savoie-Sardaigne : Charles-Emmanuel, Amédée-Alexandre, Victor-Emmanuel et Maurice-Joseph. Charles-Félix, plutôt enclin à jouer les valets de Dieu (il aspirait à entrer chez les moines camaldules), se voyait donc préservé d'accéder à la couronne. A priori. Car le destin, là également, redistribuera les cartes. Amédée-Alexandre décéda âgé de sept mois. Maurice-Joseph mourut dans sa 37e année. Lorsqu'en 1796 le souverain en titre Victor-Amédée III expira, Charles-Emmanuel, l'aîné des trois garçons encore vivants, hérita le sceptre sous le nom de Charles-Emmanuel IV. Il l'abandonna par abdication en 1802, le transmettant au suivant de la fratrie : Victor-Emmanuel, qui en devint Victor-Emmanuel Ier. Lequel délaissa lui aussi le pouvoir en 1821, amenant Charles-Félix à gouverner, jusqu'à son trépas en 1831, à la fois des sujets du Comtat de Nice, des Duchés de Savoie et d'Aoste, de la Principauté de Piémont, de l'ex-République de Gênes et du Royaume de Sardaigne. Dans Note sarde e ricordi (Notes sardes et souvenirs), des Mémoires édités en 1868 à Turin et à Florence, Guiseppe Mano, qui fut en Sardaigne le secrétaire de Charles-Félix à l'époque où la Famille de Savoie s'était réfugiée dans l'île pour se soustraire à l'invasion française de ses terres fermes, ce sénateur, puis ministre du Royaume d'Italie invite le lecteur à « méditer sur la singularité du destin d'un prince contrarié non dans la recherche mais dans la fuite de la grandeur et de la puissance : resté prince quand il aurait voulu devenir une personne privée ; devenu roi alors qu'il aurait voulu tout au plus rester prince ».

Autre dame de cœur. Sentimentalement. Voire charnellement. La comédienne Nastya Golubeva lui prête ses traits dans le film de Xavier Giannoli Les Rayons et les Ombres. L'actrice de cinéma Corinne Luchaire, qui soignera sa tuberculose dans un hôtel-sanatorium du Plateau-d'Assy à Passy —une commune où elle se mariera fin 1941—, possédait toutes les cartes en main. Satellisée d'emblée au firmament des stars (long-métrage Prison sans barreaux, début 1938). Fille de Jean Luchaire, manitou de la presse collaborationniste sous le régime de Vichy. Chouchoute d'un ami de son père : le SS-Brigadefüher Otto Abetz, ambassadeur d'Adolf Hitler dans le Paris occupé. Le destin… À la Libération, elle échappera à un poteau d'exécution auquel son papa sera attaché. Dans ses Mémoires intitulés Ma drôle de vie, Corinne racontera les heures qu'elle passa en Haute-Tarentaise, ensuite à Chambéry, y attendant un train pour Nice. Elle revenait à l'automne 1938 du tournage de Conflit. Des scènes en avaient été enregistrées à Tignes. Déjà, le projet de barrage y tourmentait les esprits. En sourdine. Quelque cinq ans avant qu'André du Bief en répercute l'écho dans Le Matin.

Patrick-Alain Bertoni

Directeur de la publication

Responsable de la rédaction

Au sommaire de ce numéro 22

  • Page 6

Repères d'HistoireS

  • Pages 7 à 34

Haute-Savoie, législatives partielles dans la 3ᵉ circonscription départementale

L'Histoire n'empêche pas la victoire

  • Pages 35 à 45

Charles-Félix, à l'époque duc de Genevois, avait subi l'invasion par la France de 1789 des États d'une Maison huit fois séculaire régnant de part et d'autre du massif alpin

Le roi de Savoie qui détestait « le Monstre » et « le petit Monstre »

  • Pages 46 et 47

Née à Saint-Félix, émoulue de l'École normale d'institutrices de Rumilly, militante politique (PC) et syndicale (CGTU)

Lucie Colliard : de bulles et de planches

  • Pages 48 à 52

Dans le film Les Rayons et les Ombres, Nastya Golubeva prête ses traits à une star française des années 1930-1940 qui se maria à Passy et séjourna à Megève

Corinne Luchaire de passage aussi à Tignes et Chambéry

  • Pages 53 à 66

Communes de Valloire (alors 870 âmes) et Tignes (à l'époque 555 habitants, chef-lieu et hameaux réunis)

Envoyé au charbon pour y “couvrir” également un sujet électrique

suivi de

Daniel-Rops, Chamson : des romanciers tournent la dernière page d'un village séculaire (67 à 77)

et de

André du Bief, décembre 1952 : retour dans les Pays de Savoie, arrestation près d’Annemasse (78 à 80)

  • Pages 83 à 87

Au-delà du Mont-Cenis

Piémont : cinq nouvelles communes intègrent l'aire francophone sauvegardée voisine des Pays de Savoie

  • Pages 88 à 92

HistoireS de voir

François Gourier : d'eau et de pierre

  • Pages 94 et 95

HistoireS de réclames

Rumilly 1956 : se chausser chez Moreilleras, réveillonner aux Bottes

et

Tarentaise 1986 : écouter la FM tout en sommeillant dans un lit SFM

  • Pages 96 et 97

Sa première parution de l'année dévoilée au Casino Grand Cercle à Aix-les-Bains

Un magazine passe la Savoie en revue

  • Page 98

Attaqués par la même division allemande que leurs camarades à Glières

Maquisards du Vercors : des Savoisiens dans leurs rangs